Avant, tu me manquais

Il y a un an c’était la plaie, le vide, le creux d’une habitude disparue, l’effort quotidien pour me rappeler qu’il y avait avant, et qu’il y avait maintenant. Il y a un an c’était une petite détresse de tous les jours, une infime latence quand j’y pensais, une douleur diffuse que j’aurais aimé transformer en rage, sauf que je ne suis pas très forte pour être en colère.

Il y a un an il y avait eu un garçon, et puis il n’y avait plus de garçon. Et c’est pas grave, et c’est pas grand-chose, mais dans le grand contexte de l’automne dernier, c’était tout un petit monde qui implosait, se refermait, s’effondrait.

J’ai trop d’imagination pour supporter de perdre les garçons. Dans ma tête c’est déjà un millier de souvenirs potentiels qui se créent. Alors à chaque garçon qui me tourne le dos, il me faut oublier des choses qui ne sont jamais arrivées. Des étreintes jamais échangées, des baisers jamais volés, des nuits blanches jamais traversées, des orgasmes jamais donnés, des pleurs jamais versés.

J’ai mille vies dans ma tête, et c’est jamais facile de les effacer.

Mais c’était il y a un an, et aujourd’hui, sans penser à rien, je me suis rendue compte que je peux le dire, même si ça fait des mois que c’est vrai : il a arrêté de me manquer.

Comme ceux d’avant et probablement ceux d’après.

Après tout, il me reste encore un million de vies à imaginer.

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De l’intérieur du cocon

Je suis retombée dans mes vieux travers. Mon agenda, tout petit, tout noir, qui tient dans la poche, se noircit aussi vite que mes joues quand l’automne pleut sur mon mascara. Il y a toujours des choses à faire, des gens à voir, des mots à dire dans un micro, des bières à écluser, des rires à laisser éclater.

Il y a toujours le lien social, cette sorte de peur diffuse de l’ancienne oursonne qui ne voyait personne. Il y a cette pulsion de dire « oui », oui à ton invitation, oui à tes plans, oui à cette idée, oui, pour ne rien rater, oui, pour ne jamais regretter. Parce qu’il y a cette devise, depuis quelques années : « mieux vaut avoir des remords que des regrets ».

Mais là, ce soir, en attendant — dans deux heures — le prochain lien humain, il y a le cocon. Il est pas très bien rangé, parce que je n’y ai pas été souvent, et quand j’y entrais c’était pour quelques heures, jusqu’au lit, jusqu’au sommeil, jusqu’à la couette sur laquelle j’ai rajouté un plaid parce que les nuits se font fraîches.

Il est pas très bien rangé, et pas très bien nettoyé, et il va falloir que je m’y mette, quand je me serai reposée. Mais c’est mon cocon. Il n’est pas très bien décoré, il n’est pas fini, il est toujours en standby, « en construction » depuis tout de même six mois.

Mais c’est mon cocon.

Il y a les livres, ceux que je connais par coeur, il y a le chat, la pluie sur les vitres, la vaisselle qui m’attend, mes pieds sur la table basse, mon coussin en forme de renard sur le canapé. J’ai allumé le chauffage et l’odeur bien spécifique des radiateurs électriques bas de gamme a empli pour la première fois les 26 mètres carré.

C’est mon premier automne dans le cocon. J’espère qu’il neigera cet hiver, parce que je veux voir des flocons depuis mon cocon.

L’an dernier, à cette date, je n’avais pas de cocon, et je n’avais pas grand-chose, en fait. Si, j’avais dans mon coeur un nouveau garçon, et il est toujours là, c’est pas pareil mais c’est pas moins bien, ça non. J’avais la peur au ventre et les pleurs aux paupières pour des raisons qui ne voulaient pas sortir, j’avais des envies et des espoirs et l’impression que je n’avancerai jamais.

Que je n’aurai jamais de cocon.

Maintenant, j’en ai un, et il est pas parfait, mais c’est le mien, et le pain est chaud, le chat ronronne, la porte est verrouillée, le dehors reste dehors. Je suis à l’abri. Dans mon cocon.

Self care is easier under the rain

Enfin, l’automne. L’été, c’était comme une averse. C’est brutal et c’est bon, ça secoue les nerfs, ça s’installe sans prévenir, avec fracas. Mais ça devient pesant si ça dure trop longtemps.

L’automne est mon compagnon de choix. Le vieux chat qui se coule entre mes chevilles. L’ami perdu de vue dont les demi-sourires réchauffent le cœur.

Les mains dans les poches en sortant du métro, profondément enfoncées dans la douceur du coton. Le pyjama rentré dans les chaussettes. Le confort comme une seconde peau, pas une armure mais un compagnon.

La nuit tombe un peu plus tôt chaque jour. Les trottoirs ont du mal à sécher tant le crachin est fréquent. Les flammes des bougies vacillent moins car les fenêtres restent fermées. Aux pintes fraîches je préfère un verre de rouge qui réchauffe. Aux éclatantes pastèques le moelleux d’une omelette aux champignons.

L’automne ravit mes sens. Les odeurs de pluie. Le ciel gris. La mélodie du vent dans les arbres. Le froid sur mes joues. Le goût du potiron fondant.

En automne, je me chouchoute. Je me câline avec ou sans altérité. Si aucune paume ne vient réchauffer la mienne j’irai racheter des gants en laine.

En automne j’ai l’impression d’être la meilleure version de moi-même.

Une poignée de centimètres

Je ne sais pas combien je pèse. Je n’ai pas de balance. On m’a notifié le nombre de kilos que cumule mon corps à la visite médicale il y a quelques semaines mais j’ai oublié. Soixante-dix et quelques, je crois. Autant que certain•es de mes ami•es, plus que d’autres. Mais les chiffres, ça ne veut rien dire pour moi, bien incapable de quantifier une distance à l’œil nu ou d’évaluer un poids.

J’ai encore perdu quelques kilos. Combien, je n’en sais rien.

Je ne le savais pas jusqu’à ce qu’on me le dise. Je m’aime bien mais je me regarde peu. Je n’ai pas de miroir en pied. Mes fringues sont toutes à des tailles différentes. J’ai toujours flotté dans mon short préféré, je ne porte rien de moulant. Quelques centimètres de plus ou de moins entre ma peau et le tissu, ça ne change rien, je ne les remarque pas.

On me l’a dit une fois. Je savais pas quoi répondre. « T’as perdu, non ? ». Alors j’ai répondu honnêtement.

— Franchement je sais pas.

Puis on me l’a dit deux, trois, cinq fois. Du coup j’ai déduit que oui. J’ai probablement perdu, en effet. J’ai réfléchi et c’est plutôt logique : cet été, j’ai moins mangé, j’ai beaucoup marché, je me suis dépensée.

J’ai pas vraiment changé. J’avais pas remarqué que mes seins remplissent un peu moins mon soutif, que mon ventre est un peu plus plat, mes biceps en yaourt un peu plus fermes. C’est dur de voir les micro-variations d’un corps qu’on habite chaque seconde.

Je le vois quand je m’étire. Je redécouvre des parenthèses encadrant mon nombril, guidant jusqu’à mes hanches. Je le vois quand mes mollets me semblent fuselés et musclés. Je le vois quand je danse pendant des heures et que je n’ai pas de courbatures le lendemain.

Je le sens un peu. J’aime bien.

J’ai hésité à vous en parler. Je suis si farouchement attachée à l’idée que tous les corps sont beaux que j’ai arrêté de prêter attention aux changements du mien, au point de ne pas le voir fondre. À quoi bon ? Dans tous les cas, il est beau.

Mais je vous en parle. Parce que je crois que même quand on aime son corps, c’est pas mal de faire un petit check-up de temps en temps, pour voir comment il va, s’il a évolué, s’il nous plaît toujours ou si on voudrait y changer quelque chose.

Je crois que je vous en parle aussi parce que j’ai retrouvé la seule nude de moi que j’aime bien et qu’elle date de 2014. Mais en fait, c’est juste parce que j’en prends jamais, des nudes, que celle-ci était le résultat spontané d’un fantastique puits de lumière qui a fait de chaque ombre sur ma peau une petite œuvre d’art à mes yeux. Je l’ai même pas prise pour quelqu’un, je l’ai prise pour moi.

J’étais contente de la retrouver. Mais c’est pas parce que j’en prends pas que je m’aime moins.

Je l’aime toujours bien, mon corps. Bientôt je revois le garçon entre parenthèses et j’ai hâte de le lui montrer.

En attendant c’est l’heure du bain. Je ne suis jamais aussi légère que quand je flotte.

The courage to change the things I can

Je suis humaine, je suis une femme, je suis jeune, je suis française, je suis marocaine, je suis petite, je suis ronde, je suis fainéante, je suis en retard sur mes lessives.

Je suis mille choses et j’aime qui je suis, je suis une personne, je suis digne de respect, je suis auteure, je suis une amie, je suis une amante, je suis une fille, je suis une sœur.

Je suis l’ex qui t’a brisé le cœur et celle qui t’a changé la vie, je suis les mots de tes matinées et les fous rires de tes nuits, je suis multiple et unique. À une heure de l’aube, en pleine insomnie, un garçon philosophe m’a dit « tu n’existes pas », et je l’ai compris, mais pourtant, je suis.

Je suis la construction complexe, en perpétuel mouvement, de seconde en seconde. Je suis la Sagrada Familia, un chef-d’œuvre qui ne sera jamais inachevé, la jonction hybride d’influences multiples. L’instant T qui n’a jamais existé et plus jamais n’existera.

Je suis plein de choses que j’aime et d’autres moins. J’avais peur de changer car je m’aime, moi. J’aime cette meuf qui ne sera jamais grande, jamais svelte, qui n’aimera probablement jamais beaucoup ses seins, j’aime mon grain de beauté sur la joue et le creux de mes hanches. J’aime mes faiblesses et mes failles car elles sont les défauts de fabrication qui font que je suis.

J’aime moins d’autres choses. J’aime moins traîner, j’aime moins repousser, procrastiner, j’aime moins ne pas prendre soin de moi, j’aime moins avoir un tempérament prompt à l’addiction, qui a du mal avec la demi-mesure.

Je suis le 11 septembre 2016 et ça n’a rien à voir avec l’actu mais je crois qu’à 24 ans j’ai enfin pigé que je peux changer ce que j’aime pas chez moi sans que ça ne change qui je suis, moi.

Je suis dans ma première journée sans cigarette.

Je suis confiante.

Avant le coucher de soleil

J’avoue j’ai cru que c’était Before Sunrise qui allait me flinguer. Parce que j’en ai marre d’être célibataire, parce que j’aime les papillons dans le ventre, les possibilités, les « et si », les hypothèses qui se lovent par millions dans un regard. Parce que j’aime les histoires inachevées et les fins ouvertes, les promesses qu’on se fait dans l’élan d’une étreinte sans savoir si elles passeront la nuit.

Before Sunrise, c’était chou mais ça allait. J’ai été chez Tom ensuite, en montant dans un bus en retard qui a pris son temps tout comme je prenais le mien. J’ai vu Paris. J’ai bien dormi. J’étais bien.

J’étais confiante, du coup, pour Before Sunset, parce que je pensais avoir dépassé le plus dur, en tout cas en regard du point de ma vie où je suis. J’ai pas de peut-être, j’ai pas de « et si », j’ai rien de ne serait-ce qu’un peu tangible, alors je pensais que la nouveauté me flinguerait.

J’avais oublié que je suis une incorrigible romantique.

C’est pas la naissance de l’amour qui me lapide, c’est la suite, l’étape d’après, si joliment décrite, si tendrement peinte. Le moment où la certitude est là, solide, un pilier : oui, on s’aime. Qu’est-ce qu’on en fait maintenant ?

Est-ce que tu t’en vas, est-ce que tu me laisses  ? Est-ce qu’on est raisonnables, est-ce qu’on est fidèles ? Qu’est-on devenus, d’ailleurs, depuis ce premier regard en coin, depuis cette première étreinte ? Est-on seulement encore amoureux ?

Est-ce qu’on ne serait pas heureux, à se réveiller l’un contre l’autre chaque foutu dimanche matin ?

Est-ce qu’on est prêts à ne jamais le savoir ?

Est-ce qu’on est prêts à ne jamais savoir ?

Ouvert la nuit

Il est quatre heures quarante-huit.

Fenêtre ouverte la ville ronronne. Il est presque l’heure où elle s’éveille selon la vieille chanson.

L’air a l’odeur des nuits blanches et de l’été finissant. Au fond, sous les fleurs, la chaleur et la somnolence, on sent déjà les premiers frissons de l’automne.

Quelque part dans Paris, si on ouvre une fenêtre, on verra une fille nue qui écrit devant une bougie clignotante. On verra un lit défait et un chat qui s’étire.

On verra le calme secret d’un instant suspendu. D’une dernière bribe de calme avant le ballet des couche-tard et des lève-tôt.

Dors bien, Paris. Moi je me recouche.