Wanderlust

Je n’ai jamais été une voyageuse dans l’âme. J’aime partir, mais j’aime surtout revenir. L’oursonne en moi s’accommode mal du changement, la timide roulée en boule sous ma carapace de faux-semblants panique à la moindre nouveauté imprévisible.

J’ai voyagé beaucoup, par chance ; j’ai voyagé peu, par choix. Enfant, adolescente, il y avait le rituel, la voiture chargée jusqu’à fermer le coffre de toit avec des tendeurs, les CD pour tenir la distance, les 36h de route, la poussière, la chaleur, les aires de repos, la maison. L’autre maison, celle de mon autre pays. Celle où on mange avec les mains, où le temps s’arrête cinq fois par jour le temps des rituelles génuflexions face à la Mecque.

L’autre rituel, intra-Hexagone oui mais loin quand même. Celui vers les cadeaux et l’esprit de Noël, O Tannenbaum en allemand, l’odeur chaude de la soupe et du pain de campagne, l’autre famille, l’autre pays, finalement, aussi. Celui où le temps s’est d’une certaine façon arrêté dans les terres douces et poudreuses de la vieillesse avec ses napperons en dentelle et ses jeux de société d’un autre monde.

Il y a eu les voyages scolaires, outre-Rhin et au-delà des Alpes. La tendre escapade familiale dans les bruyères des Cornouailles, avec une caravane pliante ornée de fleurs d’un orange éclatant, héritée d’une époque hippie qui nous a valu bien des sourires dans les terres britanniques. C’est que ça rendait bien sur le gazon vert des campings.

Il y a eu Dublin et la buée quand on respire, l’Irlande du Nord et sa Chaussée des Géants, le feu de bois, la randonnée impromptue, la chaleur des pubs qui sentent le ragoût et la bonne bière brune, celle qui nourrit autant qu’elle abreuve.

Il y a eu Berlin, Berlin en bus avec du vin français dans mes bagages, Berlin et ses plantes qui traversent le béton, ses nuits à n’en plus finir, ses bières et ses punks, cette évidence avec un arrière-goût de souvenir chez un garçon qui fut, et n’est plus, un des garçons de ma vie.

Il y a eu Londres pour les douze coups de minuit le trente-et-un décembre dernier, flanquée de mes deux pandas roux favoris, à se geler les miches sur un pont sans une seule fois rouspéter parce que les feux d’artifice brillaient dans les yeux de mes amies. Être là toutes les trois comme une évidence, de partager ce bout de ville qu’on a toutes les trois arpentées, qui nous a toutes les trois fait rêver. Ensemble.

Il y a eu le Voyage avec un grand V, celui de mes premières grosses économies, l’un des deux seuls points sur ma bucket list. Bras dessus bras dessous avec ma grande sœur, deux gaijins parmi tant d’autres, les ruelles de Tokyo qui étaient exactement comme dans mes rêves, la jungle d’Okinawa qui a dépassé mon imagination toute entière.

Je ne vous ai toujours pas parlé du Japon, même si ça fait déjà deux ans. C’est que c’est un souvenir précieux, que j’ai peur d’effriter en l’exprimant trop. C’est rare, de rêver dix ans de quelque chose, et de ne pas être déçue une seule seconde.

Le voyage me frustre car il faut toujours rentrer. Car on n’est jamais vraiment là, on est toujours invitée, de passage, déracinée. Je n’ai jamais osé m’expatrier, mais le voyage me donne l’impression que je pourrais vivre partout.

J’ai mille vies dans ma tête, j’en ai une à chaque pays comme je m’en crée une à chaque garçon.

Je suis cette petite Française qui fait un saut au conbini avant de rentrer manger ses onigiri sur son futon. Je suis cette Frenchie qui esquive les flaques de Canterbury pour atteindre son pub favori. Je suis cette continentale bronzée toute l’année, prenant le café sur une terrasse de Majorque en se disant que quitte à être paumée, autant l’être au soleil. Je suis cette françaouïa métissée (re)venue dans ce pays, son presque-pays où elle n’est pas née, un jus d’orange pressé à la main au cœur d’un chaotique souk casablancais.

Je ne veux pas voyager, je veux appartenir, je veux m’enraciner. Il paraît que j’ai besoin de repères, c’est pas moi qui le dis c’est ma psy. À chaque pays, je m’imagine poser mes valises, trouver un petit meublé, me faire mes habitudes. Et pourtant, je n’ai pas envie de partir, j’ai un peu peur aussi.

Peut-être que quand je serai plus solide sur mes appuis, j’irai voir ailleurs si j’y suis.

En attendant, je me glisse dans mon bain, car finalement, c’est aussi et toujours un nouveau voyage que cette drôle de Paris.

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8 réflexions sur “Wanderlust

  1. Quel talent! Sérieusement, j’aime beaucoup. Tes écrits m’emportent dans un autre monde, comme dans une petite bulle. Le thème du voyage me tient à cœur: voyager c’est comme un changement de vie, mais pour une durée limitée. Le petit passage sur le Maroc décrit exactement ce que je ressens quand j’y vais chaque été pour voir ma famille. Ça m’a fait sourire, ça m’a rappelé des souvenirs. Bref, faudrait pas que je m’étale trop ahah. Très joli texte, qui me donne envie d’économiser pour aller en Colombie, ou n’importe où..Mais bon j’ai le temps..Cœur sur toi Mymy. ❤

  2. Olala y a pas à dire chacun de tes articles est une pépite au cœur de mes journées! Et cet article en particulier! J’habite en Irlande pour un semestre en Erasmus, et je comprends tellement ton point de vue. J’ai réalisé que pour moi le plus dur n’est pas de partir. C’est l’idée de partir, tout ce qui est avant. Et je sens que je vais avoir le même problème en revenant en France j’en fais une montagne, ça me mine un peu le moral, mais une fois rentrée tout ira bien (enfin j’espère, j’ai l’impression que je vais abandonner un morceau de moi en partant d’Irlande). Merci pour tes beaux articles qui font du bien ❤

  3. C’est beau et comme à chaque fois… C’est juste. Je commenté rarement sur internet, je suis une petite souris qui lit et qui admire le talent des autres à aligner les mots et à les faire résonner si bien parfois.
    Je suis comme toi, j’ai souvent peur de partir, et souvent pas envie de revenir. Je m’imagine partout, j’ai milles projets en tête, je veux voir le monde mais non pas juste y passer, je veux m’y encrer pour un temps comme j’ai appris à le faire en Erasmus (comme d’autres). Bref. Merci et merci.

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