Une poignée de centimètres

Je ne sais pas combien je pèse. Je n’ai pas de balance. On m’a notifié le nombre de kilos que cumule mon corps à la visite médicale il y a quelques semaines mais j’ai oublié. Soixante-dix et quelques, je crois. Autant que certain•es de mes ami•es, plus que d’autres. Mais les chiffres, ça ne veut rien dire pour moi, bien incapable de quantifier une distance à l’œil nu ou d’évaluer un poids.

J’ai encore perdu quelques kilos. Combien, je n’en sais rien.

Je ne le savais pas jusqu’à ce qu’on me le dise. Je m’aime bien mais je me regarde peu. Je n’ai pas de miroir en pied. Mes fringues sont toutes à des tailles différentes. J’ai toujours flotté dans mon short préféré, je ne porte rien de moulant. Quelques centimètres de plus ou de moins entre ma peau et le tissu, ça ne change rien, je ne les remarque pas.

On me l’a dit une fois. Je savais pas quoi répondre. « T’as perdu, non ? ». Alors j’ai répondu honnêtement.

— Franchement je sais pas.

Puis on me l’a dit deux, trois, cinq fois. Du coup j’ai déduit que oui. J’ai probablement perdu, en effet. J’ai réfléchi et c’est plutôt logique : cet été, j’ai moins mangé, j’ai beaucoup marché, je me suis dépensée.

J’ai pas vraiment changé. J’avais pas remarqué que mes seins remplissent un peu moins mon soutif, que mon ventre est un peu plus plat, mes biceps en yaourt un peu plus fermes. C’est dur de voir les micro-variations d’un corps qu’on habite chaque seconde.

Je le vois quand je m’étire. Je redécouvre des parenthèses encadrant mon nombril, guidant jusqu’à mes hanches. Je le vois quand mes mollets me semblent fuselés et musclés. Je le vois quand je danse pendant des heures et que je n’ai pas de courbatures le lendemain.

Je le sens un peu. J’aime bien.

J’ai hésité à vous en parler. Je suis si farouchement attachée à l’idée que tous les corps sont beaux que j’ai arrêté de prêter attention aux changements du mien, au point de ne pas le voir fondre. À quoi bon ? Dans tous les cas, il est beau.

Mais je vous en parle. Parce que je crois que même quand on aime son corps, c’est pas mal de faire un petit check-up de temps en temps, pour voir comment il va, s’il a évolué, s’il nous plaît toujours ou si on voudrait y changer quelque chose.

Je crois que je vous en parle aussi parce que j’ai retrouvé la seule nude de moi que j’aime bien et qu’elle date de 2014. Mais en fait, c’est juste parce que j’en prends jamais, des nudes, que celle-ci était le résultat spontané d’un fantastique puits de lumière qui a fait de chaque ombre sur ma peau une petite œuvre d’art à mes yeux. Je l’ai même pas prise pour quelqu’un, je l’ai prise pour moi.

J’étais contente de la retrouver. Mais c’est pas parce que j’en prends pas que je m’aime moins.

Je l’aime toujours bien, mon corps. Bientôt je revois le garçon entre parenthèses et j’ai hâte de le lui montrer.

En attendant c’est l’heure du bain. Je ne suis jamais aussi légère que quand je flotte.

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3 réflexions sur “Une poignée de centimètres

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