(Entre parenthèses)

Tu croyais que c’était fini, que ça allait mieux. Tu croyais que t’avais assez bossé, assez grandi, assez amélioré ta vie et ta situation, et que t’étais stable, et que ça irait maintenant. Tu croyais que t’étais protégée derrière une petite armure de copains, de confiance en toi, derrière tes clefs, ta boîte aux lettres avec ton nom dessus, derrière la nouvelle moi, celle qui va mieux, non, celle qui va.

Je croyais que c’était fini, ouais, mais faut croire que j’avais tort.

(Mais.)

Bien sûr ça va mieux, bien sûr ça va, mais tu la connais la faille dans l’armure, tu sais où ça merde, tu savais qu’il fallait pas baisser ta garde. Mais il y a des lèvres à mordiller, des yeux dans lesquels te noyer, des mains sous lesquelles te liquéfier et des muscles à regarder s’étirer, et t’es là, et t’as encore perdu, parce que lui il est plus là.

Et c’est normal, et c’est le deal, et de toute façon c’est pas l’homme de ta vie, et c’est même pas possible, même s’il le voulait ça le serait pas, tu le savais que c’était pas pour longtemps, mais tu savais pas que ça serait aussi bien, aussi naturel, que ça serait tout de suite fort et doux et que dans une dimension parallèle, ouais, t’aurais bien aimé que ça soit ça tout le temps. T’aurais pas dit non.

(Mais.)

T’as signé pour trois jours, et c’était bien. Y avait pas de petites lignes, pas de piège, pas d’arnaque mais il manquait des clauses, t’as oublié que tu signes pour le lit et qu’avec vient la vie, la pinte en terrasse au soleil, les éclats de rire, les sushis devant Netflix, et t’as oublié que ça te manquait, tout ça, aussi. Qu’y avait pas que la morsure du cuir dont tu te languissais.

C’était une parenthèse de temps volée à un autre scénario et t’en avais besoin, je crois, mais maintenant faut faire avec la fin, faut faire sans. C’est pas grave, c’est pas la première fois, tu commences à être habituée à n’écouter que ce qui vient après le « mais ». T’étais belle dans la lumière chaude, il était beau le matin, et vous pouviez pas savoir que ça serait aussi bien.

(Mais.)

T’as joué et t’as perdu, c’est ni la première fois ni la dernière, t’es un peu pétée parce que c’est aujourd’hui la défaite. Alors t’écris à la deuxième personne du singulier parce que c’est bizarre de te mettre à nu comme ça si vite, parce qu’imagine il lit ça, l’angoisse, parce que t’es pas fière de tout le temps tomber dans les mêmes travers, et surtout parce que ça fait un peu moins peur de faire comme si c’était pas toi.

Microchagrin à l’échelle atomique, occupé à se résorber entre les plis de ta couette que tu devrais arrêter d’inspirer, t’es rodée t’as ton rituel, oursonnerie, sommeil, douche, copains. Rince, répète, autant de fois qu’il le faudra, probablement pas tant de fois pour ces fossettes-là, parce que c’était trois jours et pas trois mois. C’est pas grave, c’est rien qu’une rayure, mets un peu de résine tu seras comme neuve.

(Mais.)

Comme neuve mais avec tous tes petits chagrins dans un coin du bide, et tous tes bons souvenirs au fond des yeux, et tous ces moments doux-amers dont tu sais pas quoi faire, dont tu pourrais remplir une encyclopédie si t’écrivais assez bien pour expliquer comme ça vibre dans ta poitrine quand les silences entre les murmures débordent de promesses mais que tu tires le rideau sur toutes les hypothèses. Si tu savais décrire la délicate valse des particules qui ondulent en une vague d’affection que tu contemples tendrement avant de la laisser s’échouer, te submerger, parce que tu sais pas y échapper. Comme l’océan, c’est bon et un peu violent, ça laisse un peu de sel sur les micro-plaies.

Dévie pas de ta route, les culs-de-sac sont hérissés de tessons, de vieilles seringues, de recoins où se cachent tes vieux monstres, ceux qui t’ont pourri ton automne, prêts à t’inonder de spasmes et de mouchoirs froissés, prêts à te foutre à terre, à te séquestrer. Tu restes sur ton chemin, tu regardes pas en arrière, la tête haute, les épaules droites. T’as eu des parenthèses et c’est toujours mieux que rien. En attendant d’écrire ton histoire, la vraie.

Celle où y aura pas de (mais).

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6 réflexions sur “(Entre parenthèses)

  1. Comme toujours, très beau texte. Pour ce que ça vaut, je te souhaite du courage et toi même tu sais, au final, après la douleur, on ressort toujours plus fort.

  2. Tu écris vraiment très bien et ça s’améliore à chaque post !

    Tu as envisagé d’écrire un récit de fiction ?

    BON COURAGE ET DES BISOUS

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