Cheers, darling

Ça fait un an et j’ai oublié que ça faisait un an. Un an que la chute ; la rupture, double ; les pleurs, la peur, la douleur. Un an que le lit blanc, un an que la morphine, un an que les vis, un an que je suis restée en suspens quarante jours. Un an depuis les béquilles, les insomnies, les cachetons, la vie via un ordinateur, un clavier, regarder l’aube, via petite soeur. Un an depuis les piqûres quotidiennes, en haut de ma cuisse, en bas de mon ventre. Un an depuis que j’étais obligée de prendre soin de mes veines.

Ça fait un an et j’ai oublié de me rappeler que ça faisait un an, je m’en suis souvenue en croisant les jambes, quand mon talon droit a effleuré ma cheville gauche, et toujours cette petite sensation désagréable, ce renflement. La cicatrice. Celle de l’autre côté, à l’extérieur de la jambe, a mieux disparu, je la touche rarement. Celle à l’intérieur reste plus sensible, quand je la sens c’est une vibration qui me fait gentiment grincer des dents.

Ça fait un an que le lit toute la vie, que réfléchir avant d’aller faire pipi, un an moins quarante jours que les massages qui font serrer les mâchoires parce que je veux pas gueuler, parce que ça fait pas mal, c’est juste désagréable, c’est juste horrible, c’est juste le métal dans moi, et les cicatrices si fraîches, et il faut les maltraiter un peu tu sais, il faut les bousculer, il faut, ce mot horrible : les décoller.

Alors on décolle en espagnol, on masse en papotant, et dans ma bouche, toutes mes dents.

Ça fait un an et je le savais, que ça passerait ; et je le savais, que j’oublierais. Mais je le savais pas, que ça me flinguerait. Je le savais pas, les quarante jours comme une punition biblique à la con ; je savais pas me glisser dans ma baignoire en ayant peur de glisser tout court ; je savais pas qu’un jour ma béquille se prendrait dans un angle de porte, et que je poserais le pied, le mauvais, et l’onde de douleur, et surtout la peur, la peur de recasser, la peur de rempiler.

Ça fait un an et ça va, ça va parce que c’est loin déjà, ça va parce que petite soeur, parce que Soraya, parce que ce con de chat, parce que la rédac et parce que Jessica, parce que Clémence était là, parce que l’Internet, parce que les parents, parce qu’on a loué un fauteuil roulant pour m’emmener voir Mad Max malgré mon putain de plâtre même si j’ai eu envie de chialer vu que mon siège de ciné était en bas d’une unique, d’une putain d’unique marche.

Ça fait un an que Julien m’a accompagnée en taxi à l’hôpital si proche, un an les odeurs, les anesthésistes craquants, le baladeur ridicule avec Joe Dassin dans mes oreilles pendant que la drogue au creux de ma colonne m’envoyait droit au ciel, un an que la douleur s’est réveillée au milieu de la nuit et que j’ai sangloté pendant ce qui m’a paru deux ou trois éternités parce qu’on peut pas me shooter direct, vous comprenez mademoiselle, il faut y aller par paliers, et je vous jure que là ça fait que cinq minutes, mais cinq minutes putain, c’est long, j’ai des vis dans ma cheville et je le sens, et je sens tout, et il fait nuit, et ça fait que cinq minutes que j’ai l’impression que je remarcherai plus jamais.

Ça fait un an et je marche, et je cours, et je saute, et je danse, et je parcours des kilomètres de béton sur terre comme sous terre, et je prends l’ascenseur mais c’est parce que j’ai la flemme, et mon kiné est un pote, et j’enroule mes chevilles autour des reins des garçons, et tout ce qui reste, finalement, c’est ces cicatrices, ce renflement, ces échelles barrées comme autant de marques de prisonnier.

Ça fait un an et c’était bénin, c’était rien, une cheville cassée, un peu de morphine en comprimés, quelques semaines d’arrêt, vous serez bientôt sur pied. Ça fait un an et c’était grave, c’était tout, et j’ai failli suffoquer, et maintenant c’est fini, alors qu’à quatre heures quarante-sept chaque matin j’avais l’impression que ça finirait jamais.

Ça fait un an et je me souviens, mais je me souviens surtout du premier jour sans plâtre, dernière torture — enlever les sutures ; premier moment serein, me glisser dans mon bain. Être totalement nue. Y rester deux heures. Sourire. Boitiller jusqu’au salon. Chaleur de l’été. Bientôt, trop tôt, partir.

Partir nue sous mes vêtements.

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11 réflexions sur “Cheers, darling

  1. Je comprends, tout, et c’est si joliment écrit ❤️
    Moi ça à fait 2 ans en décembre et malgré la souplesse qui ne veux pas revenir je suis heureuse parce que ça ne m’empêche pas, ça ne m’empêche plus de vivre. Alors je suis partis en voyage autour du monde.
    Merci pour ce rappel, merci ❤️

  2. Très beau et bien écrit.
    Moi ça va bientôt faire 6 mois que ma vie à été fauchée par des … des … je suis encore bien incapable de les nommer … je me demande si jy arriverais un jour.
    Après 4 mois d’hosto, je suis toujours en arrêt.
    J’ai commencé à écrire sur mon 13 novembre à moi. Peut-être que ce sera mon exutoire ?
    Ma vie, mon appart, les amis, Paris, mes collègues, les concerts, mon taf, l’insouciance, le velib, les choses simples de la vie…y’a que ça de vrai !

    Bien à toi 🙂

  3. C’était beau, c’était intense~~
    J’adore la dernière phrase, je me la répète dans ma tête, je la fais rouler sur ma langue, j’ai envie de l’écrire pour ne jamais l’oublier,
    merci

  4. Pingback: P r e s s i o n | Rhum & Soda

  5. Pingback: Le premier juillet du reste de ta vie | Rhum & Soda

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