Envie d’appeler à l’aide, qu’on vienne te tenir la main

T’ouvres un oeil et t’as la gueule de bois. La certitude horriblement lancinante que c’était réel. Tu chopes la brume, tu tricotes le brouillard, tu enroules les nuées pour essayer de replonger dans le sommeil mais c’est trop tard, tout te file entre les doigts.

T’essaies de faire durer le doute. Et puis tu te rappelles qu’on est quatre, allongés en travers d’un lit, alors que tu devais dormir seule. Tu te serres un peu plus fort contre la marinière rayée à côté de toi, tu écoutes le sommeil des autres qui s’évapore à son tour. Tu te rappelles.

On a dormi à quatre comme des enfants, comme des petites cuillères, comme des pois dans leur cosse. Pour ne pas être dehors. Pour ne pas être seul•e. Pour pouvoir se rendormir malgré tout si jamais un mauvais rêve faisait débarquer la réalité dans le sommeil.

T’allumes ton fil d’Ariane et tu rattrapes ton retard. Tu vois les chiffres, incrédule. Les appels à l’aide. La solidarité. L’amour. Les cons. La vie. La vie des gens encore en vie. Tu te rappelles des gens plus en vie, ça fait comme un petit coup au sternum, de ceux qui te coupent la respiration, qui volent un instant l’air de tes poumons.

Tu vois les disparu•e•s, les sans-nouvelles, la détresse, les bouteilles à la mer. Tu vois la photo, terriblement délicate, d’un jet d’eau qui dilue patiemment le sang sur les pavés. T’essaies de comprendre, de vraiment piger, mais tu intègres surtout l’info dans tes tripes et ta poitrine, ton cerveau a du mal à en saisir l’ampleur, tu vois tous ces quinquagénaires en costume, politiques de carrière, se succéder à la télévision, et c’est normal, et c’est bien, mais tu penses aux chevelus en t-shirt noir qui sont morts parce qu’un groupe qu’ils aimaient bien jouait sur scène, et tu te dis, c’est quand même absurde, c’est complètement absurde, ça n’a pas de sens, alors ton bide et tes poumons ont bien pigé mais décidément ta matière grise a du mal, parce que tu comprends, ça n’a pas de sens, enfin, j’y étais le mois dernier, j’étais à côté vingt-quatre heures avant, ça veut dire que je serais peut-être morte, et que le mec avec qui j’ai joué aux fléchettes serait peut-être mort, et que la fille qui jouait au baby-foot serait peut-être morte, ça n’a pas de sens, enfin, on ne meurt pas en allant écouter un concert, ça

Et ça tourne en boucle comme ça, entre le rationnel et le reste, l’indicible, le bordel, la détresse, le refus, et tu sais pas si tu veux rester seule ou non, t’as l’impression que tu vas juste regarder dans le vide pendant cent ans, le temps de compiler tout ça.

Mais tu veux être en vie, avec tout ce que ça implique, alors t’écris, alors tu te remues, alors tu sors, alors tu souris aux gens dans la rue, de ce sourire si lourd et si précieux, alors tu passes des coups de fil et tu te penches sur ton boulot, et puis peut-être qu’après t’iras t’enterrer sous ta couette, parce que quand même,

au réveil, t’avais la gueule de bois.

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4 réflexions sur “Envie d’appeler à l’aide, qu’on vienne te tenir la main

  1. Pingback: It’s hard to get by just upon a smile | Rhum & Soda

  2. Pingback: Le premier juillet du reste de ta vie | Rhum & Soda

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