Inbox zero

T’en as marre d’être dedans alors tu sors. T’as mis un gros pull comme si c’était l’hiver alors que le temps reste désespérément doux, la météo s’en contrefout que tu aimes la neige, la pluie et les bourrasques. T’as un reste de vernis écaillé qui date de la dernière fois où t’as fait un effort alors que tu t’en fous.

Tu marches et tu marches dans cet air un peu trop tiède. Tu marches en écoutant les autres au creux de tes oreilles parce que t’aimes pas le silence mais même le bruit de la rue ne le comble pas assez. Et puis t’es une petite meuf en short beaucoup trop court, même si t’as des collants épais, tu sais que la rue c’est pas chez toi, c’est toujours un peu hostile, t’enfonces tes intra bien calés de chaque côté de ton crâne, t’as pas envie d’être aux aguets. La ville devient sous-marine, submergée par le coton d’un océan de silicone transparent. Les voix des autres te vont direct au cerveau, les voix des « marché parlé », toi tu fais des « marché écouté ».

Tu te dis que jusque là c’était fastoche, t’avais un chagrin d’amour, t’avais une vraie raison limpide et classique d’être un peu paumée, un peu instable. T’avais ton petit coeur brisé à porter en étendard et c’était pas la joie mais c’était déjà ça. Maintenant t’es pas mal remise, t’as toujours ces petits pincements dans le bide parfois mais tu les gères. T’as tes muscles qui te rappellent que la rééducation qui devait être finie ne l’est pas vraiment, tu marches et tu marches alors que ça tire un petit coup à chaque fois, et tu te demandes pourquoi c’est pas fini alors que ça devrait l’être. Tu te connais bien et tu t’entends pas mal avec toi-même, tu te comprends, tu te gères, sauf là. Là tu te piges plus, t’as envie de te prendre par les épaules et de te dire : « Eh, qu’est-ce qui t’arrive » mais tout ce que tu sais faire, c’est les hausser, ces épaules, parce que tu sais pas vraiment.

T’es rentrée à un moment, t’as regardé autour de toi, et t’avais pas envie, en fait, alors t’as enfoncé un bonnet sur tes oreilles et t’es ressortie.

T’essaies de t’écouter en filigrane des autres, parce que c’est comme ça que tu fonctionnes, tu laisses la vie se dérouler, t’as l’air de glander mais t’es jamais immobile, t’as toujours un truc à lire, un truc à écouter, un truc à regarder, parce que tout se déroule sous la surface, les rouages font le taf, et au bout d’un moment sort de la machine une émotion, une humeur, un foutu post de blog, et là tu fais : « Ah ok ! C’était ça, alors ! ». (On va pas se mentir, 8 fois sur 10, « ça » c’était ton PMS, mais ça compte quand même.)

Alors là t’as marché, t’as écouté, t’es revenue et repartie, t’as fini par revenir pour de bon, et tu ponds un post de blog pour dire que tu sais pas quoi écrire sur ton fichu blog parce que tu sais pas vraiment ce qui se trame dans ton fichu cerveau. Tu sais pas pourquoi parfois t’es triste alors que franchement ça va, tu sais que c’est pas la déprime hivernale mais que c’est plus non plus le petit coeur brisé, t’es juste là, tu regardes ça en te grattant la tête comme un mécanicien devant un truc qui devrait marcher. Tu vois des points de rouille et des boulons un peu lâches mais rien qui explique ces fuites sporadiques, alors bon, va falloir creuser ma grande, va falloir remonter tes manches et t’y mettre.

L’autre soir j’étais avec un garçon, c’est un garçon avec qui je fais des batailles de chatouilles mais rien de bien acté au-delà de ça, et j’étais super triste pour rien. Mais genre super super triste, genre « ok on va dormir mais en fait je pleure dans mon oreiller et c’est pas le mien et j’ai du mascara c’est n’importe quoi je vais le ruiner », et bon vous comprenez, c’est pas un garçon que je connais depuis quinze ans non plus hein, quand je suis triste je vais pas lui chouiner dessus, mais j’étais là, et j’étais coincée, et on était censés dormir mais ça coulait tout seul, et bref. Du coup je chouine, je chouine, c’est ridicule, je me rends compte que je suis triste parce que ça fait super, super longtemps que personne est tombé amoureux de moi, alors je lui dis, comme la vieille meuf que je suis : « bububu, tu crois que quelqu’un va tomber à nouveau amoureux de moi un jour ? ».

Et là, formidable, gentil comme il est, il me rassure, hein, je traîne pas avec des tocards, il me dit « mais oui, t’es géniale, faut juste prendre un peu confiance en toi ». Alors bon, il a fait de son mieux, mais c’est sorti tout seul, je le lui ai dit : « y avait vachement plus de gens amoureux de moi quand j’avais pas confiance en moi ». C’est pas pour lui péter son effet, c’est juste vrai. Ben du coup, il m’a embrassée, qu’est-ce que vous vouliez qu’il réponde à ça, y a pas grand-chose à rétorquer.

Ah oui en fait j’étais super super triste parce que j’étais en PMS de ouf mais je m’en suis rendue compte que le lendemain. Je suis un génie. Je lui ai dit parce que je suis sympa, je veux pas qu’il se dise « Ohlala, ça va pas du tout pour Mymy ».

Non, ça va pour Mymy, y a TOUT qui va, ok y a personne amoureux de moi mais on survit sans, promis, alors bordel, je me demande pourquoi je suis là à poster sur mon blog parce que j’ai finalement pas eu la foi de sortir faire un truc cool.

J’imagine que je vais ressortir écouter des gens dans le creux de mes oreilles. Ça finira par venir.

(image : Mark Brabant)

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6 réflexions sur “Inbox zero

  1. « Tu sais pas pourquoi parfois t’es triste alors que franchement ça va, tu sais que c’est pas la déprime hivernale mais que c’est plus non plus le petit coeur brisé, t’es juste là, tu regardes ça en te grattant la tête comme un mécanicien devant un truc qui devrait marcher. »

    Ce n’est probablement pas original de dire ça, mais cette phrase me parle beaucoup. Tu as l’air douée pour mettre des mots sur ce genre d’impressions un peu ambiguës. Je vais lire tes autres articles ! Bonne continuation !

  2. Pingback: De l’intérieur du cocon | Rhum & Soda

  3. Pingback: Avant, tu me manquais | Rhum & Soda

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