Après le déni vient la colère, mais comme j’suis pas très énervée, j’me dis que j’ai pas trop avancé

L’oubli commence par la voix. Peu adepte du téléphone, j’oublie rapidement la tonalité, les graves, la tessiture. La voix, c’est ce qui ne risque pas non plus de popper dans le quotidien, quand on s’éloigne de quelqu’un. Une photo, une tournure de phrase, une connexion en commun qu’on ignorait, ça arrive. La voix appartient trop au charnel, à l’IRL comme on dit, et In Real Life, donc, je l’oublie. Vite.

Ensuite part l’odeur. Mais ça, c’est piégé. Si j’oublie vite le parfum au creux du cou ou enfoui dans les cheveux, un rien peut faire renaître le souvenir. Et l’odeur, ça marche très bien, mieux qu’une madeleine de Proust, mieux même qu’une selfie de qualité. Un passant dans le métro, un reste de parfum dans l’ascenseur, l’effluve d’un inconnu dans une salle de cinéma et soudain le ventre frémit un peu, la poitrine se fait un peu plus lourde, ça crée un temps de latence dans la journée, comme un vertige quand on se lève trop vite, un micro-décalage avec la réalité. Je ne peux pas recréer l’odeur des matins paresseux dans mon esprit, mais je la reconnais quand j’en croise une qui y ressemble, comme la nuit dernière.

On oublie les petits gestes, les tics et les habitudes. Le goût des lèvres, la douceur des mains, la douceur crémeuse du ventre, la façon dont les muscles jouent sous la peau quand l’autre s’étire, se cambre, se tend. La manière dont il préfère son café et les non-sens qu’il marmonne en dormant. On oublie, forcément, les projets et les rêves, les idées et les ambitions, les impatiences et les surprises. On oublie l’habitude d’une présence, physique ou à distance, délicat fil d’Ariane invisible qu’il faut bien couper un jour pour pouvoir avancer. On se force à oublier d’y penser, de se demander si ça aurait pu finir différemment, ne pas finir, carrément.

Au fond, j’ai pas envie d’oublier, j’aimerais que ça reste éclatant et vif comme quand je rougissais bêtement dans mon coin en attendant de le voir, j’aimerais ne pas perdre le si peu que j’ai eu. J’aimerais au moins avoir ça, faire une petite cabane à côté de ma maison sous l’eau, y entasser les souvenirs et m’y enfermer parfois quand je n’arrive pas à dormir. Mais comme disait l’autre, « il faut oublier, tout peut s’oublier », alors j’oublie sa voix, son odeur, la façon dont il aime son café. J’oublie l’habitude, les projets, les idées de cadeau d’anniversaire qui me restent un peu bêtement dans un coin de la tête.

Je suis super forte en cadeaux d’anniversaire. C’était vraiment de bonnes idées.

Quand je vois cette petite cabane qui s’esquisse d’elle-même dans le sable, quand je vois grandir ses murs si attirants, je soupire et je la bulldoze, je l’annihile, j’efface jusqu’à la trace des fondations. Encore et encore. J’ai vécu tout ça de ma vie sans lui dedans et il y a tout ça de ma vie sans lui dedans qui arrive, autant s’y faire dès maintenant. Autant oublier qu’il y aurait pu, qu’il y a eu. Je fuis en avant, là où il n’est pas.

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10 réflexions sur “Après le déni vient la colère, mais comme j’suis pas très énervée, j’me dis que j’ai pas trop avancé

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  2. C’est très beau, vraiment…. j’ai été emportée par le rythme des phrases, les images sont toutes douces, l’ensemble sonne juste. Bravo (et merci Mr Q) :3

  3. Cela faisait une semaine que la personne avec qui j’étais m’avait quittée lorsque l’on m’a envoyé ce billet. C’était début novembre donc.

    Sur le moment j’aurais été incapable de juger de la qualité du texte en lui-même, le sujet abordé, les sensations qu’il évoquait me bouleversant déjà bien trop pour être en état d’un quelconque avis.
    Mais j’en avais copié le lien dans mon journal de rupture, que je relirai un jour, quand tout irait mieux.
    Et aujourd’hui que c’est le cas, j’ai relu ton texte et je peux te dire que si sur le moment j’ai énormément souffert en le lisant parce que la catharsis est douloureuse, je suis très impressionnée de la simplicité avec laquelle tu parviens à développer cette émotion complexe qu’est le manque mâtiné de résignation.
    Je suis très admirative, et surtout très reconnaissante, parce que ça fait du bien.

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