C’est beau une ville qui bruit 

J’habite à Paris maintenant. J’habite, mais sans chez-moi où m’abriter – une sombre histoire de proprio potentiel en vacances. Du coup j’habite chez les autres, chez les amies, au fil des doubles de clefs, des soirées pyjama, des après-midi paresseuses. Je grappille deux heures sur un lit, une semaine sur l’autre. Paris m’a avalée mais j’y navigue comme une graine avant de prendre racine.

Je prends le pouls de la ville, de quartier en quartier. Je vois les rues qui s’assoupissent avec la fermeture des bureaux, et celles qui émergent de leur gueule de bois en fin de journée pour éclabousser de lumières, de fumets et de rires les façades alentour. Je vois les places chèrement payées, les vastes terrasses comme autant de luxes discrets. Si les arrêts de métro sont mes aéroports, le bus est un lent paquebot qui permet, lui, d’admirer le paysage, de saluer les canaux, de se gorger de passants.

Paris frémit sans cesse et ne connaît pas le silence. Dans les studios, on est bercé par le ronron du frigo, la toux discrète du chauffe-eau, colocation forcée qui force le sommeil à se faire moins léger. Aucun double vitrage ne peut assourdir totalement le vrombissement d’un métro filant sous l’immeuble, faisant vibrer les murs toujours trop fins ; aucune distance ne vainc le constant brouhaha qui s’élève vers le ciel à toute heure. Alors les gens, écouteurs aux oreilles, remplacent le bruit obligatoire par celui de leur choix, et quand je marche seule, les oreilles nues, je finis par avoir l’impression d’une apnée en solitaire dans les profondeurs grouillantes de vies pas toujours inoffensives.

Paris est crade, crue, parfois cruelle. Les rejets, plaies béantes, font mal à voir, et encore plus mal quand on ne les voit plus, quand le sac de couchage dans le renfoncement intègre le paysage. Comme l’océan, Paris brasse du vent, de gros poissons et du plancton ; éblouie de loin par son ineffable beauté, je pourrais presque en oublier les tonnes de détritus qui salissent les vagues comme les quais du canal Saint Martin.

Elle est belle Paris, le matin quand elle s’étire, le samedi quand elle s’enthousiasme. Mais elle est traître, Paris, et jusqu’à ce que j’ai planté solidement mes racines je resterai prudente. 

C’est que je ne nage pas très bien. 

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5 réflexions sur “C’est beau une ville qui bruit 

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