All I want is the taste that your lips allow

Comme prévu j’ai passé un hiver sans altérité. Les longues nuits, les rafales de pluie, le vent qui coupe et qui agrippe, le marché de Noël, l’odeur de neige au fond de l’air, les dimanches paresseux à monter le chauffage, les plaids empilés près du radiateur, l’hydromel et la terrine aux champignons, je n’ai pas vécu ça seule, mais je l’ai vécu sans main dans la mienne, sans épaule qui déborde sur mon oreiller, sans bisous volés sur ma nuque.

Ça allait. C’était un peu long, parfois. À un moment, il y a eu un truc, et puis ce n’était pas très bien, parce que je n’avais pas vraiment envie de lui, ni lui de moi d’ailleurs, que c’était juste « histoire de » et que quand c’est juste « histoire de », pour moi, ce n’est jamais histoire de passer un moment très bien. C’était à l’orée du printemps, « histoire de » dire que ça n’a pas non plus duré TOUT l’hiver, que ça ne faisait pas non plus douze mois, mais je suppose que si je suis honnête, ça ne compte pas vraiment.

La verdure est revenue, le soleil aussi. Les journées bien entourée ont cessé d’être aussi courtes et les nuits seules aussi longues. Mon arrivée à Paris s’est diablement précisée. Et comme ça, au détour d’une balade sur les pavés ou d’un message qui fait mine d’être innocent, mon mojo s’est réveillé. J’avais envie, j’avais envie d’avoir envie, j’avais envie qu’on ait envie de moi, je me tenais peut-être un peu plus droite, mon corps envoyait peut-être d’autres phéromones dans l’air printanier, je mettais peut-être plus de décolletés, j’en sais rien à vrai dire. Si ça se trouve c’est rien de tout ça, si ça se trouve c’est juste revenu comme c’était parti, si ça se trouve c’était jamais parti, c’était juste le hasard. En tout cas, j’avais à nouveau envie d’autrui, et on avait à nouveau envie de moi, et parfois ça tombait bien puisque c’était réciproque.

Il y a eu de grosses barbes et de jolies moustaches, il y a eu des fossettes et des tatouages, des escapades volées dans l’obscurité et des découvertes éclaboussées par le soleil se déversant dans l’embrasure de la fenêtre, des réveils paresseux et des embrassades digestives. Des cheveux courts, des cheveux longs et des cheveux entre-les-deux, des muscles tendus et des cuisses crémeuses, de l’encre sous la peau et de la puissance dans les reins, des bons potes, des amants de toujours, et puis des j’en-sais-foutre-rien-mais-en-tout-cas-c’est-bien, des fous rires en plein milieu et des regards très sérieux, des bijoux d’argent, des bijoux de cuir, pas de bijoux du tout, et puis dans tout ça, il y avait moi, et moi, je réapprenais tout.

C’est comme le vélo, il paraît, ça s’oublie pas, mais quiconque enfourche une bicyclette pour la première fois depuis des années sent que la gamelle n’est jamais vraiment loin, qu’au début on hésite, on vacille, on doute avant de se lancer à fond, et que quand on n’est pas sûr•e de soi, à vélo, on tangue et on se ramasse. L’instinct c’est bien mais ça n’empêche pas de glisser, de s’essouffler trop vite, de choper des courbatures.

Ça faisait, du coup, sans compter celui qui ne compte pas vraiment, un an et trois mois, quinze fois trente jours, de quoi laisser la mémoire musculaire s’émousser comme un outil obsolète, de quoi oublier les gestes, le rythme, les sensations, les réflexes. Je ne me souvenais plus à quel point le lobe d’oreille c’est de la triche, j’avais oublié que la crampe arrive toujours dans l’arc de mon pied gauche, et il a fallu qu’on me rappelle de faire attention, parce que quand je fais pas attention je mords, et parfois ça marque, et parfois les marques c’est pas cool.

J’avais oublié tellement de choses qui ont fait partie de mon quotidien pendant des années, tellement de menus détails, d’habitudes effacées par les jours qui passent, de points faibles et de préférences personnelles.

Et en plus de ça, il y a la découverte d’un continent inconnu, l’exploration de nouvelles vallées, collines, rives, plaines qui ne demandent qu’à être cartographiées, l’apprentissage de nouveaux signaux, la traduction d’une nouvelle langue sans dictionnaire car elle ne se parle que du bout des doigts, du creux des paumes et du fond des reins. J’ai réappris, et j’ai appris, j’ai été clouée au sol et élevée très haut, j’ai perdu mon souffle et je l’ai volé à nouveau, et à la fin, ce que j’aime bien, c’est que généralement quand la capsule redescend sur Terre et que tout cela n’est plus que membres emmêlés et cheveux collés, on rit, et c’est le meilleur rire de la planète, le rire en forme de cascade comme un dialogue, qui dit : « C’était bien, hein ? Oh que oui. Mais c’est bien aussi d’être là et tous les deux, maintenant que c’est fini, non ? J’ai pas assez de souffle pour parler, mais oui, aussi ».

J’avais oublié ce rire. Et je crois qu’il m’avait manqué.

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