[BOOK] Tak tak.

J’ai été un peu vexée l’autre jour, quand je suis allée à la Bourse aux livres avec une pile de bouquins et qu’ils m’ont dit du bout des lèvres que ça valait 11€, et encore, en échange, pas en espèces. Mais j’ai quand même baladé ma moue boudeuse dans les allées histoire de ne pas repartir les mains vides, et j’ai déniché un Calvin & Hobbes que j’avais jamais lu et un gros Stephen King, Désolation.Mon approche et ma critique de Désolation risquent d’être considérées comme incomplètes car le roman est le « jumeau » des Régulateurs, sorti en même temps, écrit par Richard Bachman (le nom de plume de King : coucou la schizophrénie), reprenant les mêmes personnages dans une sorte de dimension parallèle. Et je n’ai pas lu Les Régulateurs, il me manque donc la moitié du diptyque. Cependant, je pense que 650 pages peuvent, dans une certaine mesure, se suffire à elles-même.

Désolation est une petite ville minière perdue dans le désert du Nevada, parfait décor effondré de film d’horreur où la tranquillité des caravanes vides et des bicoques poussiéreuses n’est troublée que par le lent passage d’un buisson d’amarante ou la course d’un coyote efflanqué. C’est dans le petit poste de police de ce trou-du-cul du monde que sont attirés Peter Jackson et sa femme Mary, la famille Carver (notamment le jeune fils David), Johnny Marinville, écrivain en déclin, et Tom Billingsley, vétérinaire de la ville. Attirés par un étrange shérif qui ponctue ses phrases de Tak, tak et de Je vais vous tuer, qui abat une fillette comme on cueillerait une pomme et qui semble pourrir de l’intérieur à toute vitesse.

Les cent premières pages du livre m’ont mis énormément mal à l’aise, plus, je pense, qu’aucun autre récit de King – même Ça. Lorsque Collie Entragian, le shérif fou, arrête les Jackson, bien qu’ils n’aient rien à se reprocher au début, ils s’arrêtent. Lorsqu’il embarque la famille Carver en prétendant qu’un fuyard armé rôde dans les environs, tout le monde suit. Et quand il place ostensiblement un sachet de weed dans la sacoche de moto de Johnny Marinville, celui-ci ne proteste que mollement. Parce que Collie Entragian mesure deux mètres et pèse cent quarante kilos, avec un flingue assorti à sa taille? En partie. Mais surtout, parce qu’il est flic. La police, c’est la loi, et la loi, ça se respecte, même quand on n’a pas toute sa vie marché entre les lignes. Si un flic t’embarque et te traite de sale Juif, comme Entragian le fait, tu peux noter son numéro de badge et t’en référer à ses supérieurs plus tard, mais tu ne vas pas lui casser la gueule comme tu le ferais à un mec lambda. Parce qu’il est flic. Un gros con de flic taré et raciste, mais un flic tout de même. Censé protéger les autres, les honnêtes gens comme toi. Et à leur arrivée dans le poste de police, quand les Jackson et les Carver et Marinville prennent conscience du fait que ce flic n’a quasiment plus rien d’humain, que le supérieur auquel se référer est affalé dans le fauteuil de son bureau, un stylo planté dans chaque oeil et un trou dans le torse, et que Collie Entragian s’apprête à faire bien pire que des bavures, il est trop tard. Ils l’ont docilement suivi jusque dans la gueule du loup.

Cette idée m’a mise profondément mal à l’aise parce que c’est la rupture totale de l’ordre établi. Dans les autres King que j’ai lus, les forces de police, que ce soit le shérif Pangborn de Bazaar, les bras cassés de Roadmaster ou le flic bourru de Ça, étaient du bon côté. Pas tout blancs, mais du côté où ils sont censés être, globalement. Ici, le Mal arrive d’abord dans un uniforme de police, avec le chapeau de shérif, le revolver dans son holster de cuir et les bottes règlementaires. Et quand le Mal a cet accoutrement, on le suit sans trop discuter.

Cela étant, j’ai dévoré Désolation, comme d’habitude, entraînée sans résister dans cette épopée pour la survie. Le livre se concentre autour de la lutte entre Tak, entité maléfique ayant pris possession du corps de Collie Entragian, et David Carver, gamin étrange qui n’est pas sans rappeler Danny Torance, le fils télépathe de Jack dans Shining. Comme Danny, David a des pouvoirs, mais au lieu d’appeler le bon Hallorann, il prie Dieu, tombant dans des transes psychiques qui le mettent en lien direct avec le Créateur. Et Dieu lui répond, le guide : lui indiquant le moyen d’aider les autres, lui montrant où se trouve Tak et ce qu’il compte faire, lui déroulant peu à peu la marche à suivre pour quitter Désolation, mais surtout pour enfermer l’esprit malin dans le trou dont il est sorti avant qu’il ne se répande sur le monde.

Bien que le récit soit plein de rebondissements, la psychologie des personnages fouillée et complexe (notamment celle de Marinville, l’écrivain alcoolique repenti, qui n’est pas sans ressembler à un certain Stephen K… OH WAIT!), et qu’on ne s’ennuie pas une seconde, j’ai quand même fini Désolation avec un certain malaise. King est le spécialiste de la lutte entre le Bien et le Mal, entre le Pur et le Ça, entre l’obscur et la lumière, et bien qu’il traite parfois de religion – comment ne pas en parler quand une histoire se situe dans une petite ville du fin fond des U.S. of A -, je ne l’ai jamais vu mettre clairement le nom de Dieu, celui de la Bible, de l’enfant Jésus et des évangiles, sur le Bien. La Foi, oui, mais le Dieu chrétien clairement identifié, jamais. Et pourtant, c’est exactement de ce Dieu qu’il est question dans Désolation, celui qui sauve tout le monde, qui te punira si tu commets un péché, à la fois cruel et miséricordieux, omniprésent et absent, capable de miracles et de destruction. Et je dois dire que ça m’a un peu gênée. Je préfère encore le Bien sous les traits de la tortue céleste de Ça et le Mal sous ceux de Lelaund Gaunt ou de Flagg. Je ne lis pas un Stephen King pour prendre un cours de christianisme accéléré, et je ne crois pas au Dieu de David Carver. Alors j’ai un peu moins cru à Désolation, même si c’était bien.

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