[BOOK] Y a que d’la haine au menu

Tout le monde sait ce qu’est le fameux « Gang des Barbares ». Tout le monde sait qui est Youssouf Fofana, et qui était Ilan Halimi. Tout le monde en a eu les oreilles rebattues, de cette affaire : des jeunes de cité kidnappent un jeune Juif parce que « tous les Juifs sont riches », et finissent par le tuer après trois semaines de séquestration et de torture, parce que les parents ne peuvent/veulent pas payer la rançon. Les médias et les politiques se sont saisis avec avidité de l’affaire, transformant (encore une fois) un fait divers sordide en une cause nationale, dénonçant l’antisémitisme latent en France, citant les frasques de Dieudonné, fustigeant la violence brutale des jeunes de banlieue.

J’en ai soupé, de l’affaire Ilan Halimi et du « Gang des Barbares », même si je connais très très mal l’affaire. Et je n’aime pas les livres sur des faits divers, qui ne sortent qu’en grand format à 20€, qui durent une saison dans le meilleur des cas. Mais on m’a prêté l’ouvrage Tout, tout de suite de Morgan Sportès, en me disant que c’était pas si mal et même intéressant.Je l’ai lu jusqu’au bout, toutes les 380 pages en deux jours. La langue est simple, parfois même ridiculement simple lorsqu’elle tente de retranscrire fidèlement à l’écrit le parler des cités et le langage SMS. C’est le genre de bouquin de gare qu’on engloutit comme un sandwich industriel parce qu’on a que ça sous la main (pourtant, Morgan Sportès est un écrivain de fiction renommé, notamment pour son livre L’appât). Sauf que lire Tout, tout de suite m’a laissé un goût de malaise, un peu comme si j’étais sale, un peu comme si j’avais dévoré Détective magazine et ses histoires sordides ou que j’avais enchaîné les épisodes des Enquêtes impossibles sur les chaînes de la TNT.

Dans la très courte préface, Morgan Sportès écrit : « Seule [la logique de ces évènements] m’intéressait, leur signification implicite : ce qu’ils nous disent sur l’évolution de nos sociétés« . En ce sens, il se rapproche des médias dont il critique pourtant la méthode concernant l’affaire Ilan Halimi : il part d’un fait ponctuel, bien que marquant, pour généraliser sur l’état de la France au XXIème siècle. Cela dit, rien dans son livre ne vient confirmer son intention première ; l’ouvrage n’est que le récit, dépourvu de tout recul, de tout jugement, de l’escalade qui a abouti à la séquestration d’Ilan, rebaptisé Elie, par Youssouf, rebaptisé Yacef. Nulle part, on ne verra de considération sociologique, nulle part on n’essaiera de s’éloigner du microscope pour prendre un point de vue plus large.L’histoire commence avec l’enlèvement d’Elie/Ilan, repart dans le passé pour parcourir le chemin qui conduisit Yacef/Youssouf à l’idée de kidnapper un jeune Juif, puis traite la séquestration, la mort, l’arrestation. Point. Est-ce que c’est intéressant ? Autant que n’importe quel fait divers : c’est sordide, ça met mal à l’aise, et pourtant il y a cette fascination humaine et morbide qui m’a fait terminer le livre.

Tout, tout de suite n’a pas suscité de grandes réflexions sociologiques en moi, mise à part la volonté de comprendre pourquoi, dans notre société, il faut à tout prix qu’un évènement tragique mais isolé conduise à un mouvement plus large – et les discours politiques actuels suite à la mort de la jeune Agnès ne peuvent que confirmer cette tendance. Pourquoi est-ce que le « Gang des Barbares » n’est révélateur de rien du tout? Parce que cette histoire est l’oeuvre d’un taré. Parce que Youssouf Fofana est un illuminé qui a glissé sur la mauvaise pente, et parce que d’après Morgan Sportès lui-même, ses complices lui obéissaient par peur, une peur primaire qui est, certes, plus fréquente en cité (un vase presque clos, où les informations circulent vite), mais qui existe partout : Si je n’obéis pas, ce fou va s’attaquer à ma famille, à mes proches. Ce n’est pas l’antisémitisme, le fanatisme religieux ou un appât du gain démesuré qui a motivé de jeunes hommes et femmes à suivre leur « chef » jusqu’au bout ; dès lors que les choses ont pris le mauvais chemin, ce n’était plus que la peur. Une terreur savamment orchestrée par Youssouf Fofana lui-même, qui filmait ou enregistrait ses complices lorsqu’ils acceptaient de l’aider, pour faire pression sur eux et prouver leur culpabilité si jamais la police s’en mêlait.

Alors peut-on juger la société sur les actes d’un homme qui n’est pas sain d’esprit ? Sur le « suivisme » de ses complices coincés entre le marteau et l’enclume ? Je ne le pense pas. On peut à la limite se demander si la vie en banlieue a été un terreau particulièrement fertile pour permettre à la folie de Youssouf Fofana de se développer et d’aboutir à ces actes, mais je pense qu’on a déjà assez d’éléments prouvant que la situation actuelle des cités ne mène pas à grand-chose de bon. Quant à l’antisémitisme, principal point dénoncé par médias et politiques, a-t-il sa place dans cette affaire? Certes, l’idée de départ de ce fameux « Gang » était que les Juifs ont de l’argent – et surtout, qu’ils forment une communauté soudée, prête à se cotiser pour le bien d’un des « leurs ». C’est évidemment faux, une interprétation grossière des clichés concernant les Juifs, et assez révélateur du degré d’instruction de Fofana et ses complices. Mais avant Ilan Halimi, ceux que le « Gang » avait tenté d’enlever dans la même logique de rançon n’étaient pas Juifs. Et ils n’ont pas enlevé un Juif par haine des Juifs, simplement parce qu’ils pensaient avoir plus de chance d’obtenir de l’argent. C’était un calcul purement stratégique ; d’après Morgan Sportès, Youssouf lui-même ne tiendra des discours clairement antisémites et fanatiques que bien après l’enlèvement d’Ilan. Donc, on parle ici d’un grave manque de culture – croire aveuglément que tous les Juifs sont fortunés – couplé à une folie qui décuple tout. Ce n’est pas la preuve d’un « antisémitisme latent » en France, juste une idée reçue qui s’est nourrie de l’esprit dérangé de Fofana pour aboutir à un crime.

Donc Tout, tout de suite ne vaut pas le coup, sauf si vous êtes friands de faits divers sordides écrits dans une langue simpliste à l’extrême et prétendant refléter la logique de notre société en s’appuyant sur la tragédie isolée qui a conduit à la mort d’un jeune homme en 2006. Passez votre chemin, ça ne vaut pas les 4 heures de lecture.

Publicités

Commenter

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s