Calling you out

Il y a un an…

Un peu de contexte me semble nécessaire avant ces mots.

Il y a un an tout pile, madmoiZelle, le magazine où je bosse depuis 5 ans, a été victime de ce qu’on appelle une shitstorm, une polémique organisée réunie sous le hashtag #badmoizelle.

Des comptes Twitter appartenant principalement à des militant•es féministes se sont mis à bombarder l’Internet de ce hashtag, relayant des témoignages anonymes accusant le patron du magazine de divers maux.

Je ne vais pas revenir en détail sur le sujet, vous en saurez plus ici.

Je ne me suis jamais exprimée publiquement sur la question, pour diverses raisons, dont la pudeur est l’une des principales. Je ne parle pas des choses qui me blessent. Et j’ai été profondément blessée il y a un an.

Parce que ce harcèlement qui ne disait pas son nom et se surnommait « call out », ces torrents de tweets qui sont venus inonder mes mentions, me souhaitant de me taire à jamais, de me suicider, venaient de « mon camp ».

De personnes qui se revendiquent féministes, qui croient pouvoir se cacher derrière leurs oppressions et leur militantisme pour agir de la façon la plus crasse, répandre du fiel et de la haine bien cachées derrière leur username.

Il y a un an, c’était un mercredi. Et quelques jours après, une fois que j’avais absorbé le choc, au bout de ma troisième ou quatrième insomnie à fumer des clopes jusqu’à ce que le jour se lève, j’ai écrit ça.

À ces chères camarades féministes qui m’ont mitraillée comme un sac de sable pendant leur petite guerre sainte de cour de récré.

Chères camarades féministes

Chères camarades féministes,

Bravo, vous avez réussi là où ils avaient échoué. Les fachos et les cons, les sexistes et les racistes, les oppresseurs et les grandes gueules, les mecs de jeuxvideo.com et les soraliens de bas étage, toute cette clique ne peut que s’incliner, car vous l’avez vaincue.

Ils m’ont souhaité de me faire violer et de me suicider, ont disséqué mes mots, critiqué mon physique, cherché la moindre faille. Ils ont échoué. Je ne dis pas que ça a glissé sur moi comme de l’eau, bien sûr ; quelques aspérités, quelques coups de colère. Mais globalement, je m’en fous, de ces cons. On est pas dans le même camp. J’ai pas peur d’eux. J’ai un peu de peine, en réalité.

Et puis c’était mercredi soir. L’ouverture des vannes. Un torrent de haine venu de mon propre camp. Organisé, planifié, hashtagué, retweeté. La meute était lâchée. Dans mes réseaux, dans mes mentions, dans mon boulot, dans ma vie.

Chères camarades féministes si safe, si inclusives, je ne vous ai pas vues vous soulever quand certaines d’entre vous m’ont souhaité de me pendre. M’ont dit : « j’espère que tu souffres ». Se sont réjouies de ma détresse et de ma peine. M’ont souhaité de disparaître de la place publique, de perdre mon job, de bien fermer ma gueule. Pour toujours.

Chères camarades féministes promptes à dénoncer le harcèlement scolaire, moral, sexuel, je vous ai vues vous lécher les babines, guettant devant l’entrée de ma tanière que je mette le moindre orteil dehors pour y asséner un coup de griffe, un coup de croc. « Supprime ». Un tweet, un compte, et puis ma propre existence, parfois.

Chères camarades féministes, vous défendez la veuve et l’orpheline, ces jeunes femmes « opprimées par un patron manipulateur, pervers, harceleur ». En n’hésitant pas à jeter sous le bus, sans regarder en arrière, une jeune femme qui, même selon vous, n’a rien fait. Personne ne dit que j’ai harcelé qui que ce soit.

Mais je suis à l’ennemi, pas vrai ? Pas de quartier dans votre lamentable guerre. À côté de mon nom, on peut inscrire « dommage collatéral ». Car après tout, c’est ça votre féminisme, c’est ne pas me voir comme une personne. C’est prêter plus d’attention à ce grand homme blanc de patron qu’aux jeunes femmes qui prennent aussi vos balles.

On ne fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs, j’espère que la vôtre était savoureuse. Je lui ai trouvé comme une odeur de pourri.

Chères camarades féministes, vous me faites plus peur que la fachosphère, plus peur que les mecs qui ont souhaité que le prochain 13 novembre se fasse dans nos bureaux. Votre haine et votre harcèlement me terrifient. Depuis mercredi, mes rêves n’en sont plus. Je cauchemarde d’une horde qui m’emprisonne, qui me lapide.

Je me réveille avec des « supprime ».

Chères camarades féministes, à vous lire, j’ai arrêté de dormir, de convenablement me nourrir, et j’ai en guise d’essence du café, de l’alcool et des cigarettes. C’est bête, quand même, j’avais presque réussi à arrêter de fumer.

Mais ça, c’était avant. Avant vous.

Chères camarades féministes, je ne vous laisserai pas gagner. Je ne vais pas me taire, démissionner, rentrer dans l’ombre, « supprimer ». Je ne serai pas une nouvelle victime de ce harcèlement qui tait son nom.

Mais quand vous me verrez debout et la tête haute, ayez la décence de ne pas ignorer les plaies béantes causées par vos balles. Vos balles censées protéger les gens comme moi, les jeunes femmes déjà vulnérables du fait de leur genre dans une société patriarcale.

Vos balles m’ont plus atteinte que le patriarcat. Et c’est auprès des gens que vous haïssez que je panse mes blessures. Des gens pas assez safe, pas déconstruits, qui ne parlent pas votre langue, qui n’utilisent pas vos concepts comme autant d’écrans de fumée pour ne pas voir le mal que vous faites. Ces gens-là, au moins, ne tirent pas à feu nourri sur les mêmes personnes depuis des jours.

Chères camarades féministes, je ne vous aime pas. Mais c’est normal, après tout : comme disait l’autre, « c’est pas les féministes qu’on aime pas, c’est les connasses ».

Allez vous faire foutre, chères connasses.

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Housewife on holidays

Il y a un caractère apaisant à la cuisine. Toute la vie, fuck no, j’ai d’autres choses à faire, mais en vacances, oui, je suis une jeune femme au foyer, et ça me détend.

Dans la cuisine familiale que je connais si bien, tout est à sa place. Bien sûr je suis partie il y a des années, mais une fois qu’une chose a trouvé son emplacement, elle n’en bouge plus, même après les rénovations, le coup de peinture, le nouveau four.

Je navigue dans cet espace familier sans y penser, un vieux CD gravé de mon adolescence dans les oreilles, ou sur la voix de Leonard Cohen. J’écoute aussi mes timbres de maintenant, mes podcasts et mes nouveaux albums, mais ça n’a pas la même saveur.

Dans la cuisine familiale, rien ne manque jamais : tout est en double, les épices s’amassent au rez-de-chaussée dans des sachets hermétiques ramenés d’au-delà de la Méditerrannée, le garage regorge de denrées.

Dans la cuisine familiale, il ne fait jamais froid, et rarement trop chaud. Tout est optimal, même si les vieux couteaux ne sont plus aussi tranchants, même quand une tasse vit son dernier jour vacillant au bord de l’évier, inconsciente de la chute qui la brisera sur le carrelage couleur sable qui a vu grandir mes petits pieds.

Il y a tout, il y a trop. On ne sera jamais à court, semble-t-il, même si on devait nourrir toute la famille pendant un an.

Les recettes reviennent en tête, ce n’est pas un terrain d’expérimentation mais d’habitudes. Aux orties le sucré-salé, à Paris les essais de petites chimiste, ici je reste dans la simplicité du beurre chaud dans la poêle, des pommes de terre fondantes, du combo sel-poivre-persil-ail que ma mère prépare et congèle, aussi prévoyante qu’un écureuil mais avec plus de mémoire.

J’aime cette cuisine qui rythme mes journées, vous m’y trouverez à 11h30 à renifler devant un oignon, à 18h en train d’ouvrir une bière, à 20h, penchée pour trancher le pain du dîner.

Ça occupe les mains et ça libère l’esprit, c’est machinal et essentiel. Nourrir les autres, les rassasier, leur enlever le poids des pensées : pas besoin de réfléchir, reposez-vous, je m’occupe de tout.

J’aime nourrir le corps des gens pour les laisser muscler ou reposer leur cerveau, je crois que ça sera toujours le cas, et l’endroit où je préfère le faire, c’est sur la nappe à pois de la cuisine familiale qui sera toujours chez moi.

L’amour c’est

L’amour c’est t’avoir entre mes bras.

L’amour c’est mon chat qui me fait des câlins. C’est la patte à coussinets sur mon bras. C’est ses grands yeux qui n’en savent pas plus que moi mais me regardent avec tant d’intensité.

L’amour c’est cette collègue, cette amie qui chaque jour me dit : « bonjour toi ». L’amour c’est ce rire, ces fous rires même, qui éclatent dans le bureau, me font me sentir vivante, vibrante.

L’amour c’est l’amitié. C’est le : « ça va, toi ? » quand non, ça va pas. C’est le « ça va, toi ? » même quand ça va bien. C’est la certitude d’une présence.

L’amour c’est ces supérieurs, qui n’ont de hiérarchiques que le nom, cette cheffe qui me trouve des solutions. C’est ce moment de : « je pense que tu pourrais être plus heureuse grâce à cette option à laquelle j’ai réfléchi ».

Pourquoi ? Pour aucune raison à part celle de me rendre plus heureuse.

L’amour c’est t’avoir entre mes bras.

L’amour c’est mes parents qui sont heureux quand je les appelle. C’est la voix de ma mère. C’est le rire de mon père. C’est le sourire de mes soeurs. C’est cette douce certitude.

Nous sommes là. Toujours. Nous serons là. Toujours. Par les liens du sang et ceux du coeur. Par ceux que nous ne pouvons défaire et par ceux que nous pourrions élimer. Toujours. Pour toi.

L’amour c’est toi.

Cette certitude, cette évidence. Il est là, car je suis là. Je suis là, car il est là. Car tu es là. Hier et demain. Aujourd’hui et depuis maintenant des mois.

L’amour c’est la suspension d’une seconde, la chaleur d’un câlin, la tendresse d’un baiser, c’est un repas préparé donc encore brûlant, c’est le moelleux d’un massage.

C’est toi et toute la galaxie autour de moi. J’ai tant d’amour. Je suis si chanceuse.

L’amour c’est toi, moi, et tout le reste. Toute la galaxie de poussières d’étoiles.

Take me home tonight

Ce soir on a beaucoup parlé avec le petit panda roux. Des copains, de la neige, du garçon, et puis de la vie, surtout. De l’avenir, de c’est qui toi, c’est qui moi, c’est quoi tout ça dans un an, dans dix, dans vingt.

On a parlé de nos foyers. Tu veux quoi, toi ? Une maison, avec des escaliers, et puis des couloirs et des chambres. Je veux quoi, moi ? Un grand appartement, avec du parquet, de la lumière comme s’il en pleuvait, des succulentes qui ne mourront pas.

Sur le chemin du retour, le métro aérien a décrit un arc timide au-dessus de la Seine. J’ai regardé, il faisait nuit, j’avais les yeux fatigués. Je me suis crue, une seconde, revenue en arrière, funambule sur le Rhône.

Lyon me manque, Lyon et ses eaux qui se mêlent, qui enclavent, qui aèrent. Lyon et ses pavés, ses ruelles, son Histoire, sa fierté discrète. Le dernier jour de l’année, j’ai monté à nouveau la colline de Fourvière, contemplé à nouveau cette ville qui était un jour ma maison.

J’avais une maison, dans cette ville. Non : un appartement. Un grand, avec du parquet et de la lumière comme s’il en pleuvait. Avec des grasses matinées paresseuses, l’odeur de la cire sur le bois le dimanche. Avec petite soeur qui dansait avec moi en plein été, une culotte à froufrous sur les fesses, fenêtres ouvertes sur l’obscurité.

J’avais ce que je voulais, mais pas là où je peux l’avoir. Et en partant, j’ai transvasé ma vie avec moi. Vases communicants sur une ligne de TGV.

À Paris, c’est le présent, l’avenir probablement, les petites choses, la rédac, le cocon, le chat con, des milliers de rues pas encore foulées, des milliers de façades pas encore admirées. À Paris, c’est les gens, l’amitié, les lieux de rendez-vous immuables, et puis, maintenant, c’est aussi le garçon.

Mais ce soir, et ça m’a fait du bien, l’espace de deux battements de coeur, je me suis crue revenue à Lyon. À la maison.

Il y a un garçon

Pour la première fois depuis longtemps, il y a un garçon. Un garçon pour de vrai, un avec l’amour tout autour, un qui reste dormir et qui passe des week-ends, un qu’on présente aux potes avec un micro-pic d’appréhension parce qu’on a envie qu’il les aime bien, et qu’ils l’aiment bien.

Un garçon à qui on tient la main, et qu’on embrasse parfois sur l’épaule, comme ça, sans y penser, sur un coup de cœur.

Un garçon pour de vrai, pas un (entre parenthèses). Un garçon sans « mais… », parce que tout le monde sait qu’il ne faut rien croire dans ce qui est dit avant le « mais… ».

Il y a un garçon, et je vous l’ai pas dit. Enfin, si, je vous l’ai dit vite fait, je l’ai glissé par ici, sous-entendu par-là, parce que quand même, je vous ai tellement tanné•es avec le fait que je voulais qu’il y ait un garçon… Ce n’était que justice de vous dire que ça y est.

Il y a un garçon.

Et j’ai envie de vous en parler, j’ai envie d’écrire, j’ai envie de dire les choses parce que j’aime les dire avec des mots, avec des silences, des virgules lourdes de sens, de tendres points de suspension.

Mais je ne vais pas vous en parler. Pas tout de suite. Pour l’instant, il y a un garçon, en chair et en os, dans le creux de mon cou et celui de mes reins, et je le garde là. Dans la vraie vie, dans l’arc délicieusement tangible d’un sourire qui me fait fondre.

Il y a un garçon, mais pas encore ici, dans ma deuxième maison. J’ai envie de le garder un peu pour moi, celui-là. Dans ce drôle de jardin secret qu’est devenue ma réalité, loin des commentaires et des pouces en l’air.

Il y a un garçon, c’est tout.

Et c’est vraiment très bien.

All was well

J’ai pas fait d’article de Noël, pas d’article de bonne année. C’est que j’étais occupée à être heureuse.

Pour plein de gens, 2016 a été une année horrible. Je le comprends. Le monde est encore plus parti en vrille, des personnes inspirantes l’ont quitté sans retour, et puis il y a tout le reste, les petits drames, les coeurs brisés, les peurs, tout ce qui fait que le 31 décembre à 23h59, un soupir collectif s’est élevé dans l’air.

Pour moi, 2016 a été une très bonne année. Je l’ai entamée avec deux de mes piliers, comme elle le dit si joliment, sur un pont londonien, des feux d’artifice plein les yeux.

En 2016, j’ai été voir une psy, j’ai arrêté d’être déprimée, j’ai consolidé ma bande de copains, ma fière flotte qui tangue un peu. J’ai trouvé un appart, et construit dedans un fort de couvertures. J’ai récupéré ce con de chat et j’ai sillonné les rues de Paris pendant que le soleil m’éclaboussait de chaleur.

En 2016, j’ai eu une nouvelle cheffe et elle est parfaite. J’ai fait de nouvelles choses. J’ai dit au revoir à des collègues, des au revoir en forme d’à bientôt, et j’en ai accueilli de nouvelles à bras ouvert. J’ai vu toute cette bande se solidifier, se consolider un matin de septembre, pour tenir bon face à la tempête. Bras dessus, bras dessous, on laisse personne en arrière.

En 2016, j’ai encré sous la peau de mon bras gauche les racines qui m’abreuvent même quand le temps se couvre. J’ai perdu du poids et mis des chemisiers genre meuf qui bosse à la Défense. J’ai laissé pousser mes cheveux qui ont blondi comme les blés.

J’ai pas fait d’article pour les fêtes, parce que j’étais trop occupée à être heureuse. Heureuse de tout ce que cette année m’a apporté, de tout ce que la nouvelle promet.

Mes fêtes, c’était la chaleur du foyer retrouvé, l’odeur du café trop fort de mon père le matin, c’était la cuisine avec ma mère en écoutant de la folk, la décoration du sapin, le trio de soeur pas réuni depuis trop longtemps. C’était une lichette de schnaps pour faire passer le repas, et le moelleux de la sieste dans mon lit d’adolescente, celui à une place avec sa table de nuit en bois clair.

C’était le mistral coupant de cette ville qui ne me manque pas mais que j’aime retrouver. C’était les rues pavées dans lesquelles j’ai tant erré, et dans lesquelles je ne fais maintenant que passer. C’était retrouver aussi l’autre ville, la grande la belle, ma Lyon d’adoption, et m’amuser à y faire du tourisme comme si je n’y avais pas vécu pendant des années.

C’était les fous rires des copains, les danses maladroites sur de mauvaises chansons pop, le mousseux qui pétille sous la langue, des câlins à ne plus savoir qu’en faire. C’était se blottir le premier janvier, quelque part dans un matin tout relatif, pour regarder des gens beaux nous émouvoir, et se tenir chaud ensemble avec une montagne de couettes et des plaids Disney.

C’était être un peu des enfants, pas mal des adultes, et beaucoup déborder d’amour, et pouvoir l’exprimer sans peur, sans honte. Je vous aime, et vous m’aimez. Et c’est bien.

C’était la surprise inattendue, au détour d’un bonnet rayé sur un quai de gare, qu’est-ce que tu fais là, t’es bête, je m’y attendais pas, je suis chargée comme une mule et j’écoute une chanson niaise, ça devait être dans une heure mais t’es là, et je ne dis plus rien parce que je t’embrasse, et c’est bien. Quand t’es là.

2017 a commencé dans les rires, continue dans la douceur, et je vous souhaite la même chose. Je vous aime, vous aussi.

Wanderlust

Je n’ai jamais été une voyageuse dans l’âme. J’aime partir, mais j’aime surtout revenir. L’oursonne en moi s’accommode mal du changement, la timide roulée en boule sous ma carapace de faux-semblants panique à la moindre nouveauté imprévisible.

J’ai voyagé beaucoup, par chance ; j’ai voyagé peu, par choix. Enfant, adolescente, il y avait le rituel, la voiture chargée jusqu’à fermer le coffre de toit avec des tendeurs, les CD pour tenir la distance, les 36h de route, la poussière, la chaleur, les aires de repos, la maison. L’autre maison, celle de mon autre pays. Celle où on mange avec les mains, où le temps s’arrête cinq fois par jour le temps des rituelles génuflexions face à la Mecque.

L’autre rituel, intra-Hexagone oui mais loin quand même. Celui vers les cadeaux et l’esprit de Noël, O Tannenbaum en allemand, l’odeur chaude de la soupe et du pain de campagne, l’autre famille, l’autre pays, finalement, aussi. Celui où le temps s’est d’une certaine façon arrêté dans les terres douces et poudreuses de la vieillesse avec ses napperons en dentelle et ses jeux de société d’un autre monde.

Il y a eu les voyages scolaires, outre-Rhin et au-delà des Alpes. La tendre escapade familiale dans les bruyères des Cornouailles, avec une caravane pliante ornée de fleurs d’un orange éclatant, héritée d’une époque hippie qui nous a valu bien des sourires dans les terres britanniques. C’est que ça rendait bien sur le gazon vert des campings.

Il y a eu Dublin et la buée quand on respire, l’Irlande du Nord et sa Chaussée des Géants, le feu de bois, la randonnée impromptue, la chaleur des pubs qui sentent le ragoût et la bonne bière brune, celle qui nourrit autant qu’elle abreuve.

Il y a eu Berlin, Berlin en bus avec du vin français dans mes bagages, Berlin et ses plantes qui traversent le béton, ses nuits à n’en plus finir, ses bières et ses punks, cette évidence avec un arrière-goût de souvenir chez un garçon qui fut, et n’est plus, un des garçons de ma vie.

Il y a eu Londres pour les douze coups de minuit le trente-et-un décembre dernier, flanquée de mes deux pandas roux favoris, à se geler les miches sur un pont sans une seule fois rouspéter parce que les feux d’artifice brillaient dans les yeux de mes amies. Être là toutes les trois comme une évidence, de partager ce bout de ville qu’on a toutes les trois arpentées, qui nous a toutes les trois fait rêver. Ensemble.

Il y a eu le Voyage avec un grand V, celui de mes premières grosses économies, l’un des deux seuls points sur ma bucket list. Bras dessus bras dessous avec ma grande sœur, deux gaijins parmi tant d’autres, les ruelles de Tokyo qui étaient exactement comme dans mes rêves, la jungle d’Okinawa qui a dépassé mon imagination toute entière.

Je ne vous ai toujours pas parlé du Japon, même si ça fait déjà deux ans. C’est que c’est un souvenir précieux, que j’ai peur d’effriter en l’exprimant trop. C’est rare, de rêver dix ans de quelque chose, et de ne pas être déçue une seule seconde.

Le voyage me frustre car il faut toujours rentrer. Car on n’est jamais vraiment là, on est toujours invitée, de passage, déracinée. Je n’ai jamais osé m’expatrier, mais le voyage me donne l’impression que je pourrais vivre partout.

J’ai mille vies dans ma tête, j’en ai une à chaque pays comme je m’en crée une à chaque garçon.

Je suis cette petite Française qui fait un saut au conbini avant de rentrer manger ses onigiri sur son futon. Je suis cette Frenchie qui esquive les flaques de Canterbury pour atteindre son pub favori. Je suis cette continentale bronzée toute l’année, prenant le café sur une terrasse de Majorque en se disant que quitte à être paumée, autant l’être au soleil. Je suis cette françaouïa métissée (re)venue dans ce pays, son presque-pays où elle n’est pas née, un jus d’orange pressé à la main au cœur d’un chaotique souk casablancais.

Je ne veux pas voyager, je veux appartenir, je veux m’enraciner. Il paraît que j’ai besoin de repères, c’est pas moi qui le dis c’est ma psy. À chaque pays, je m’imagine poser mes valises, trouver un petit meublé, me faire mes habitudes. Et pourtant, je n’ai pas envie de partir, j’ai un peu peur aussi.

Peut-être que quand je serai plus solide sur mes appuis, j’irai voir ailleurs si j’y suis.

En attendant, je me glisse dans mon bain, car finalement, c’est aussi et toujours un nouveau voyage que cette drôle de Paris.